Normalisation de la Réconciliation

À la lecture du dernier Éditorial en date publié sur Armenews (intitulé «De la normalisation»), j’exprimerais les quelques commentaires – élémentaires – suivants.

Désolé, mais la présentation du sujet effectuée dans ledit Édito est, fondamentalement, erronée.

Faisons face à la pleine réalité.

* * *

Pour un grand nombre d’Arméniens – tant en Arménie qu’en Diaspora -, qui sont en faveur de la «normalisation» invoquée des relations Turquie-Arménie, cela n’est pas du tout dans une logique de «hélas, mais dans l’état actuel des choses, nous n’avons pas d’autre choix».

Le processus est plutôt vu, accueilli et vécu, comme une… superbe opportunité, pour l’Arménie. Une chance inouïe. Inespérée.

En effet, pour tous ces Arméniens, le problème de l’Artsakh mettait en péril le développement vital de l’Arménie.

Quand au Génocide, c’était une histoire surannée, un lointain sujet du passé, qui ne devait pas non plus entraver indument l’Arménien dans sa marche vers l’avenir. Libre à une certaine Diaspora Traditionnelle de s’en occuper, si cela lui chante, mais l’Arménie n’a pas besoin de ce lourd fardeau superflu.

Alors, pour tous ces Arméniens, l’idée est que : enfin débarrassée de l’Artsakh, il ne restera plus qu’à cesser aussi de faire semblant de s’occuper du sujet du Génocide, et en conséquence, l’Arménie a maintenant, enfin, une possibilité réelle d’avenir. Grâce aux relations bienveillantes envisagées, ardemment espérées, avec la Turquie.

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Dans le même ordre d’idée, il est tout simplement inexact d’écrire que le processus en cours de la «normalisation» des relations entre l’Arménie et la Turquie ne serait pas synonyme de «réconciliation».

La distinction est certes ingénieuse, mais ne correspond pas à la réalité.

En référence audit processus, tous les représentants de l’État arménien – avec beaucoup de franchise – ne cessent de nous expliquer, distinctement – pour qui veut bien les écouter -, qu’il s’agit bel et bien d’un effort de réconciliation de leur part. Et que cela est une très bonne chose. Car tout va s’arranger, tout aller pour le mieux, grâce à cela même.

C’est même sur cette base-là, essentiellement, que le régime actuel a survécu à la perte de l’Artsakh, et même à l’invasion turque subséquente de l’Arménie «proprement dite».

Les électeurs de l’Arménie ont voté en pleine connaissance de cause. Avec l’appui idéologique – tacite ou carrément explicite – d’un grand nombre d’Arméniens de la Diaspora.

Les négociations « par étapes », c’est fini. C’est aussi de l’histoire ancienne. C’est terminé, en date du 09 novembre 2020.

24-avril/09 novembre : même (fin de) combat.

C’est un traité de paix total et final que tous ces Arméniens souhaitent, veulent, espèrent. Avec les Turcs des deux cotés de l’Arménie.

Et dans l’instauration de cette « ère de paix » – expressément et maintes fois proclamée par le gouvernement actuel de l’Arménie -, tant la perte de l’Artsakh que la mise au rancart définitive du Génocide et de tout ce qui s’y rattacherait, constituent un prix parfaitement acceptable à payer, pour parvenir éventuellement à cette fin.

* * *

Certes, la plume habile et chevronnée d’Ara Toranian, qui n’est pas né de la dernière pluie, avance subtilement que la réconciliation ne pourrait se faire qu’avec l’implication des «sociétés civiles»…

Très bien. Dans ce cas, qu’on veuille bien nous mentionner les groupes représentant cette mystérieuse société civile en Arménie, qui auraient moindrement exprimé leur moindre désaccord, à chaque fois que le gouvernement et les membres de la majorité maximale parlementaire ont exprimé l’idée – et suggéré leur projet effectif – d’une réconciliation inconditionnelle avec la Turquie.

Le fait est que la «société civile» de l’Arménie n’a jamais eu de problème à se réconcilier avec la Turquie. En mettant de côté, notamment et entre autres, le sujet du Génocide.

Cela était ainsi, en tout temps.

La guerre de libération de l’Artsakh était une aberration momentanée, dans l’Histoire notamment contemporaine des Arméniens.

Et même à l’époque, le prétendu « réveil nationaliste » était loin d’être général… Ce n’était qu’un autre cliché, vide de sens.

Par la suite, cette illusion même s’est volatilisée. Par la mort de la quasi-totalité de tous ceux qui avaient combattu pour des Idées (et ce n’était sûrement pas le cas de tous ceux qui ont combattu…), et ce qui aura été considéré – à tort – comme un revirement vertigineux du Premier Président. Étant donné que celui-ci était parvenu au Pouvoir en tant que figure de proue du « Comité Karabakh ».

La population d’origine arménienne du Caucase du Sud, non seulement en Arménie mais aussi en Artsakh même, dans sa majorité massive, ne voulaient pas de conflit « dur » avec les Turcs. Ni avec ceux de leur région, ni, encore moins et à tout jamais, avec ceux de leur Ouest.

Ni ledit Premier Président et son entourage, ni ladite population, ne voulaient se battre physiquement contre les Turcs.

Pour ce qui est du Haut-Karabagh, ils croyaient pouvoir arriver à leurs fins par des voies légales et politiques, une approche légaliste et pacifiste. Au moyen d’un gentil référendum, courtois et civilisé, effectué en vertu de la Constitution de l’URSS.

Les Turcs ne l’ont pas entendu de cette oreille.

Et la lutte armée initiale des Arméniens relevait, strictement, de l’auto-défense. De l’instinct de conservation.

Au bout du compte, c’est pour ces mêmes raisons et réalités fondamentales, à cause du profond pacifisme du peuple arménien de la région, incluant le groupe qui, Levon Ter-Petrosyan en tête, dirigeait et représentait parfaitement ledit peuple, que la victoire militaire arménienne en Artsakh a finalement avorté. Et  que s’est ensuivie alors l’interminable stagnation que l’on sait.

À comparer, avec ce que les Turcs font à présent, dans la foulée de leur victoire…

* * *

La « société civile » de l’Arménie invoquée dans l’Éditorial en question, qui serait opposée à l’idée d’une réconciliation hâtive avec les trucs, faisant table rase de tout autre sujet conflictuel, tournant toutes les pages du moindre passé (car il ne s’agit pas seulement de « 1915 »), n’existe pas. Elle n’a jamais existé.

Cependant, le contraire est vrai.

Ce sont plutôt les dirigeants politiques des régimes subséquents, post-LTP et pré-Pashinyan, qui, pour des raisons pas toujours nettes, n’ont pas franchi ce pas. Allant ainsi à l’encontre de la prédisposition, des souhaits et des espoirs de la «société civile». Dont une partie aurait même aisément renoncé à l’Artsakh, aussi, dans le même esprit de réconciliation salutaire avec les Turcs.

L’accord dit « de Key West », dûment accepté par Kotcharian et son régime mais ultimement répudié par Aliev-père, n’impliquait pas la Turquie. Il n’avait  rien à voir avec le Génocide, la Question Arménienne dans sa globalité.

Les fameux « Protocoles » de 2009, dûment acceptés par Sargsyan et son régime mais rejetés par le Parlement de la Turquie, comportait au moins la « consolation » relative à l’Artsakh, comme le fait remarquer Toranian, à juste titre, dans son Éditorial (le soussigné apportera cependant un bémol à cette appréciation trop indulgente, en Post-Scriptum….)

* * *

Par ailleurs, la motivation populaire des Arméniens d’Arménie, qui est la base de l’actuelle tentative de réconciliation précipitée avec les Turcs, n’est pas seulement de nature commerciale. Pas seulement ou strictement, en tout cas.

Pour une partie substantielle de ladite société civile d’Arménie, la Turquie, c’est l’Europe. À tous égards.

La Turquie est, de manière plus vaste encore, leur Ouest. Et pas seulement et manifestement sur une carte géographique.

Ainsi, la réconciliation en question constitue pour ces Arméniens un moyen de «s’affranchir» de la Russie, pour se joindre à l’Occident. Alors que, paradoxalement, ils sont profondément semblables aux Russes, tandis que leur ressemblance avec les Européens – de souche – se limite à quelques apparences vestimentaires, sur quelques avenues du centre de cet étrange mirage appelé Yérévan.

On n’est pas loin du fameux béret turc kémaliste…

En cette matière, en effet, le complexe d’infériorité tenace de ces Arméniens d’Arménie, notamment à l’égard de l’Europe, constitue un trait commun avec les Turcs.

Et aussi un autre motif pour se réconcilier le plus promptement possible avec cet immense pays, impossible à enjamber pour opérer la jonction avec l’autre bord du Bosphore. Quitte à tirer un trait sur le passé.

Motif valable pour les deux, soit-dit en passant, puisque cette réconciliation améliorera certainement les rapports de la Turquie avec l’UE…

* * *

L’Homo Sovieticus a survécu à la disparition de l’URSS. Et il s’agit d’une métamorphose définitive de l’ADN. Il suffit pour cela de constater la filiation idéologique sidérante entre le Premier Président et le Dernier Premier Ministre, ainsi que le nombre de leurs adeptes ou sympathisants âgés de 20 à 30 ans.

En conséquence, ces Arméniens d’Arménie, dénués de toute identité nationale,

qui ne savent pas (ou qui ne supportent pas) qui ils sont (ou devraient être), qui s’étouffent dans un semblant de pays qui – pourtant à cause d’eux-mêmes… – n’a jamais pu compléter sa genèse élémentaire, devenir moindrement normal, la Turquie serait leur bouée de sauvetage, leur sortie de secours. Leur énorme portail vers un Monde de rêve. Un monde rêvé, extrêmement idéalisé. Dont ils ne connaissent pourtant rien, ou pas grand-chose, dans le fond. Mais peu importe.

Comprenons-nous bien. En parlant de réconciliation, le soussigné est déjà réconcilié avec l’idée que l’Arménie va aller jusqu’au bout de ses thèses exposées ci-dessus. Au grand plaisir des Arméniens qui y croient. Tant en Arménie, qu’en Diaspora.

Cependant, il conviendrait au moins d’expliquer tout cela plus clairement, plus franchement, aux autres Arméniens. Aussi minoritaires soient-ils.

* * *

Cette expérimentation arménienne de réconciliation et de cohabitation paisible avec les Turcs, n’a rien de nouveau. Elle a déjà été tentée par les Arméniens, moult fois dans le passé. À chaque fois, avec des résultats catastrophiques. 

Cette fois-ci encore, si le processus en cours aboutit à un autre échec désastreux – en sus des pertes indicibles que nous avons déjà subies -, cela sera uniquement à cause des Turcs, pas des Arméniens.

Bonne chance, alors.

Me Haytoug Chamlian

Montréal, 06 Février 2022

P.S.  Dans l’Éditorial susmentionné, nous lisons aussi, songeusement, ceci : « 2009 à Zurich. La renonciation de la Turquie et de l’Arménie aux prérequis revêtait alors une forme implicite de « donnant-donnant », puisque l’Arménie ne posait pas la question du génocide (…), et Ankara celle du Karabakh. »

Si cela est supposé être « à l’actif » ou au crédit du régime précédent, qui a signé le préambule de traité de réconciliation Arménie-Turquie, en 2009, alors désolé, mais c’est raté aussi.

En effet, l’acte de réconciliation préliminaire ainsi conclu était une preuve flagrante que, non seulement Serge Sargsyan n’était nullement intéressé par la Question Arménienne, mais qu’il ne l’avait pas comprise, même. Lui non plus. Car pour lui, l’essentiel, tout ce qui comptait, c’était le Karabakh…

Drôle de marchandage en tout cas. Sur le compte de nos martyrs. Avec la renonciation de nos aspirations nationales ultime, en prime.

Car il croyait quoi, Sargsyan ? Que l’Artsakh était une fin en soi…? Que si les soi-disant « nationalistes arméniens » invétérés s’occupaient tant de l’Artsakh, c’était seulement pour l’Artsakh ? C’est dire que lui non plus, il ne voyait pas plus loin que le bout de son Gharapagh (dont il n’est même pas originaire, soit-dit en passant… mais nous n’en sommes pas à une supercherie près).

Et si d’aucune pensent que c’est seulement maintenant que je vitupère ainsi contre ledit Troisième Président, heureusement que les écrits restent, et donc voilà, dès la deuxième année même de son régime : https://haytougchamlian.blog/ինչ-որ-ալ-ըլլայ՝-դէպի-երկի՛ր/

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